Le sens de la bioéthique

Le 22 février 1997, le monde s’affole pour une brebis. Oh, bien sûr, la moutonne n’est pas banale. Elle n’a pas poussé son premier bêlement dans une étable ou sur de verts pâturages, mais dans le laboratoire de Ian Wilmut et Keith Campbell, chercheurs de PPL Therapeutics, une entreprise bio-pharmaceutique écossaise spécialisée dans l’élaboration de protéines humaines. Qu’importe sa nature eucaryote, la brebis n’est pas issue de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde: elle a trois mères (une pour l’ADN, l’autre pour l’ovule dénoyauté et la troisième pour la gestation), pas de père et elle aura exigé, pour venir au monde, la conception de plusieurs centaines de blastocytes et d’une trentaine d’embryons dont elle est l’unique survivante. Et parce qu’elle a été engendrée à partir de cellules de glandes mammaires, elle s’appelle Dolly, en hommage à Dolly Parton, la plantureuse superstar de la country. Il s’agit du premier mammifère cloné de l’histoire. Tout de suite, la question pousse sur toutes les lèvres et tous les gros titres: si on a réussi l’exploit avec une brebis, quand peut-on prévoir son application à l’humain? Après le premier «bébé éprouvette» né en 1978, notre syndrome de Prométhée (ou de Frankenstein) semble ici passer un nouveau palier, voire changer de paradigme. L’humanité n’en est plus à «copier» la nature, dans ce qu’elle aurait de plus fondamental –la reproduction–, mais elle la met cul par-dessus tête et chamboule «l’ordre du vivant» à la centrifugeuse. De main d’homme, il est possible de créer des processus et des organismes biologiques inconnus de la biologie. Des espèces à la reproduction sexuée –avec le brassage génétique qui la caractérise– sont désormais multipliables à l’identique, comme le font les bactéries ou certains végétaux. En histoire, il est commun de ne pas river les démarrages de siècles sur une stricte mathématique calendaire. Le XXe siècle serait ainsi né à Verdun, au cœur de la boucherie des tranchées, le XXIe à New York, dans le sillage d’un avion qui s’écrase sur des tours jumelles. En sciences, c’est à peu près pareil, sauf qu’on aime bien (c’est compréhensible) se la jouer précurseur. Dans ce domaine, l’œil du millénaire s’ouvrira à l’annonce de l’existence de Dolly, sept mois après sa naissance, le 5 juillet 1996. Une nouvelle ère s’accompagnant d’un nouvel outil conceptuel, dont l’importance grandit dès les années 60: la bioéthique, visant à s’assurer qu’un tel cortège de promesses et de révolutions –on parlerait sans doute aujourd’hui de «disruptions»– reste dans les clous et n’arrache pas toutes les pages du «grand livre de la nature» pour les jeter en l’air avant d’en faire un feu de joie. Fin 1997, l’UNESCO proclame la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, adoptée l’année suivante par l’Assemblée générale des Nations Unies. Quatre ans plus tôt, la France devenait l’un des premiers pays au monde à se doter d’un arsenal législatif, régissant notamment «l’utilisation des éléments et produits du corps humain», pour introduire officiellement le terme de «bioéthique» lors de sa première révision, en 2004. Aujourd’hui, après une seconde révision en 2011, puis un amendement en 2013, ces lois intégrées dans le Code de la santé publique interdisent (entre autres) le clonage, qu’il soit reproductif ou thérapeutique, entravent la recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires, et empêchent les personnes seules et les couples non-hétérosexuels d’avoir recours à la procréation médicalement assistée. Soit, dans ce domaine, l’une des législations les plus restrictives du monde occidental. Contrairement à l’éthique médicale classique, qui contrôle la pratique des médecins et des chercheurs en fonction de réalités tangibles –les expérimentations nazies en étant le parangon– le but avoué de la bioéthique consiste à capturer un avenir par définition incertain en postulant des principes immuables, capables d’encadrer la marche du progrès scientifique et de réguler toute innovation biotechnologique impliquant l’humain. Une sorte de parapluie législatif prêt à se déployer sur n’importe quelle avancée, n’importe quelle découverte, même et surtout si elle n’existe toujours pas, comme le clonage reproductif. Si les sciences biologiques ne cessent de rogner les différences qui ont pu, à tort, nous distinguer du reste du règne animal, difficile de nier que notre espèce semble se caractériser par une proportion significative d’individus congénitalement incapables de se satisfaire de leur sort. Il est vrai qu’énormément d’animaux cherchent à rendre leur environnement plus commode, plus favorable à leur existence. Que c’est là l’un des enseignements majeurs de la théorie de l’évolution: toute vie se tisse dans les jeux de conflits et de coopérations entre un milieu et les organismes qui le peuplent et le constituent. Que la frontière entre nature et culture n’aura jamais été aussi molle et mouvante, jusqu’à n’avoir aujourd’hui quasiment plus aucun sens autre que méthodologique. Reste que sans forcément invoquer une potentielle unicité de l’humain, notion fondamentalement temporaire, il semble y avoir quelque chose d’un peu plus fort chez Homo sapiens dans cette volonté de modeler le monde et de se façonner lui-même à l’image de ses désirs et de ses intérêts.


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